Hael, prince.sse

Adeline Arenas

Beaucoup s'accordaient à dire que le sort qui avait frappé Hael au berceau était une terrible malédiction. Si vous lui aviez demandé son avis, Hael vous aurait répondu qu'on lui avait lancé le meilleur sortilège de l'Histoire. Puis, selon son apparence, iel aurait enfilé son armure pour se lancer dans une quête, ou revêtu sa plus belle robe pour se préparer au bal du soir.

 

Il n'en avait pas  toujours été ainsi. Car il avait fallu des années à Hael pour accepter – littéralement – son sort.

 

Vingt-cinq ans plus tôt, à la suite d'un ennuyeux conflit entre deux royaumes, une fée du camp adverse s'était rendue au château des parents de Hael. Elle s'était penchée au-dessus de son berceau, avait brandi sa baguette, marmonné une formule, et était partie sans demander son reste. Hael, officiellement une petite princesse gazouillante de quelques mois, venait d'être condamnée à changer alternativement d'apparence. Chaque matin de sa vie, elle se réveillerait sous les traits d'une princesse ou d'un prince, selon les caprices du destin.

 

Tant que Hael fut un nourrisson, le sort ne posa pas de problème. Mais Hael grandit, bien entendu, et ses parents ne purent nier les effets du charme plus longtemps. Sa garde-robe fut doublée, tout comme le nombre de précepteurs prévus. Hael était à la fois héritier et héritière du trône. Il ou elle – selon les jours – devait apprendre la littérature, les langues, la couture et la danse, mais aussi la stratégie militaire, l'escrime et l'art du commandement.

 

Pendant longtemps, Hael crut que son apparence serait fixée une fois adulte. Si le sortilège l'amusait beaucoup lorsqu'iel était enfant, Hael eut le plus grand mal à s'en accommoder pendant son adolescence. Ses humeurs étaient si changeantes ! Un soir, le prince Hael se couchait, sentant que son humeur féminine prendrait à nouveau le dessus le lendemain – et, au matin, c'était le cas.

 

Hael pouvait passer plusieurs jours ou plusieurs semaines sous une même apparence. Parfois, iel en changeait chaque jour. A vingt-cinq ans, Hael comprit que le sort qu'on lui avait jeté n'avait aucune date de fin, et décida de quitter le château pour n'y jamais revenir – ou du moins, très occasionnellement.

 

« Je n'ai nulle envie de régner, déclara Hael à ses parents. Mais je veux bien afficher nos couleurs où il vous plaira, et serai toujours fier de porter notre nom. »

 

Il laissa les clés de son règne à sa sœur cadette et s'en fut à cheval, son épée attachée au dos, une malle remplie de robes d'apparat fixée à sa monture. 

 

Hael commença à être vu.e dans les cours des royaumes voisins, sous les traits d'un séduisant jeune homme ou d'une belle dame ténébreuse. Ses amants et amantes n'oubliaient jamais son étreinte, même si Hael ne leur brisait jamais le cœur – iel était trop bien élevé.e pour ça. Hael était aussi un combattant redoutable, portant les couleurs de son royaume en première ligne. De son sortilège, il n'était jamais question. Hael prétendait avoir une sœur ou un frère jumeau selon les circonstances, tout en sachant que sa ruse ne tiendrait pas longtemps.

 

Car Hael s'était attaché.e à une cour féerique où, pendant un bal, un jeune noble vêtu de velours avait dérobé son cœur. Et parce qu'elle refusait de quitter ses bras, cette nuit-là, Hael confia son secret pour la première fois.

 

« J'ai moi aussi un secret, lui murmura son amant. Je fus transformé en homme, vois-tu, par la dame que je sers. Je suis né rossignol, et il m'arrive encore de le devenir lorsque je veux m'envoler. »

 

Fin

Qui est Adeline Arenas ?

Adeline Arénas est autrice et dramaturge. Après un premier roman, "Clothilde & Adhémar" (2010), elle se tourne vers l'écriture de pièces de théâtre. Pour la compagnie du Théâtre Ishtar, elle écrit "Le Vampire de la rue Morgue" (2015). Son seule en scène "Il fait nuit, et je suis journaliste ténébriste" est actuellement en préparation.