Le Premier baiser

Prune Charlet

     Je sais que c’est mal. Ma raison me crie de briser le silence, de changer de sujet ou juste de clore le débat. Mais mon cœur est lancé, et déjà parti bien loin dans un marathon de quarante-deux kilomètres. 

     Dans ma tête : un bruit blanc. 

     Elle se penche vers moi. 

    Des images m’obstruent cette magnifique vision : Arnaud, Émilie, Daphné et Lucile, leur déception, leur douleur, les engueulades qui vont découler du prochain acte. Stop ! Putain de cerveau ! Tu marches quand ça t’arranges toi ! Toujours à gâcher les moments les plus forts. En ébullition quand tu peux me mettre en difficulté et jamais là pour les interros d’SVT.  D’ailleurs, je ne crois pas être en total symbiose avec mon corps : avec mon cœur qui est déjà à 5km de moi, sur la piste rouge en train de sprinter, mon cerveau qui me torture de culpabilité et de peur, mes mains qui tremblent de plus en plus. Je vais imploser. 

Elle ferme les yeux. Sa bouche est si douce sur la mienne. Elle a un goût salé. Elle aussi pleure. Je ne bouge plus. Mon corps ne répond plus à l’appel, de toute façon je n’ai aucune envie de bouger. Là est ma place, c’est comme une évidence. Je crois que je ne respire plus, mes poumons m’ont lâché eux aussi. Allô ? Poumons ? Je préfère ne pas mourir étouffée par un baisé si la demande est recevable ! 

     Elle s’éloigne, trop vite à mon goût. Je crois que j’aurais préféré crever finalement. Surtout lorsque je croise son regard. Il veut tout dire. Il veut dire « on a merdé, ce fardeau et trop lourd pour moi ». On y lit beaucoup d’autres choses. De la culpabilité, de la peur, de la tristesse. On y voit du dégoût, le dégoût qu’elle a pour elle-même, d’avoir fait une chose si égoïste qui va faire souffrir tant de personne. Pourquoi lui ai-je infligé ça ? Elle n’avait pas besoin de ça. Parce que Louise elle en bave. Elle en a toujours bavé. C’est la plus forte de nous toutes mais c’est aussi elle qui récolte tous les problèmes. Et j’arrive aujourd’hui comme une fleur dans sa superbe collection d’emmerdes. Quelle piètre amie je fais, j’ai honte. Ma raison était partie bouder dans un coin de ma tête, elle qui m’avait crié si fort pour me prévenir… J’ai de la chance qu’elle ne soit pas rancunière : elle m’a déjà pardonné et active sa base de données pour trouver les mots... Refoule tout Julie, tout ce que tu as ressenti, ce n’est rien comparé à l’amitié que vous avez construite. Ce n’est rien face au bonheur de Louise. Protège-la, sois là pour elle. 

 

C’est pas le moment de tomber amoureuse…

 

- Viens, on va rejoindre les autres, dis-je d’une voix qui se veut rassurante.

 

Je viens de me sacrifier.

 

Je me lève, l’aide à faire de même, l’attrape par la main et la guide dans la nuit. Ses sanglots ne s’arrêtent pas, mais je refuse de pleurer plus, je dois montrer l’exemple. Je serre un peu plus ma main et imagine qu’un fil invisible relie nos paumes pour lui faire une intraveineuse de courage.

Si mon corps avait un organe dédié uniquement à l’amour, je crois que je l’ai abandonné de plein gré ce soir-là. Je l’ai laissé au bord de la route, dans le fossé à côté duquel nous parlions Louise et moi. Je pensais ne jamais le retrouver.

 

Je ne me doutais pas que Louise l’avait précieusement ramassé avant de se relever. 

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