Floraison Mortelle

Depuis longtemps déjà leurs chaumes sont battus par les vents. La fin prochaine monte en leur sève comme les sels de la terre en leurs racines : une succion de la vie par la vie qui vient. Partout à la surface, partout les cellules en ébullition chuchotent aux bambouseraies des idées de fleurs. Elles sentent alors que l’heure arrive. Elles le sentent toutes, au même moment. 

 

Nul ne sait pourquoi. Peut-être sont-elles toutes un peu la même. Peut-être se murmurent-elles par-dessus les océans des signaux dont elles seules ont le secret. Ou se transmettent-elles des messages par  d’infimes ramifications souterraines qui traversent les continents de part en part. Ou peut-être ont-elles toutes en elles le même chapelet de cristaux de temps qui lentement s’égraine. Et comme elles arrivent au bout de leur litanie de saisons elles s’apprêtent à la grande régénération.

 

Voici qu’après toutes ces années, passées à grandir, passées à grossir, passées à offrir chaque jour un peu plus de leur surface aérienne à la lumière, voici que les rhizomes sont gorgés de sucs, que les turions se déplient hors de terre à la vitesse des herbes folles et que les forêts oublient qu’elles sont un enchevêtrement de plusieurs individus. 

 

Toutes les forêts comme une seule forêt. Et la forêt comme un seul bambou, au sommet de sa force, bascule dans un nouveau mode de reproduction. Le jaillissement des turions ne lui suffit plus. Elle sait au fond d’elle qu’elle ne pourra étirer ses rhizomes à l’infini. Viendrait la dégénérescence, viendrait la faiblesse, viendraient les parasites, viendraient les maladies. Elle désapprendrait à résister et mourrait sans descendance. Or la forêt ne connaît pas l’idée du désert. La terre aride ne peut exister. 

 

Il faut cesser de se multiplier, et commencer à se reproduire. Générer de nouveaux germes avec des cellules aux noyaux vierges encore de toute division. 

 

Alors que les bourgeons se glissent hors des nœuds de bois, que les fleurs s’ouvrent au bout de chaque canal de sève, les rhizomes se vident de leurs réserves séculaires.

 

  Pendant que les graines arrivent à maturité et tombent lourdement au sol, s’enfoncent dans l’humus pour y prendre racine, les feuilles mortes les accompagnent, légères, détachées des chaumes aussi secs et cassants qu’ils étaient autrefois verts et souples. Elles les recouvrent. Désormais elles  protègent les jeunes pousses.


 

                                                                                 *


 

C'est ainsi que ces forêts d'herbes géantes montent en graines et se dessèchent de siècle en siècle, semant l’hécatombe parmi tous ceux qui vivent à leurs dépends. Les bambous en fleurs résonnent en eux comme le glas de la famine et du chaos.

 

Mais à la saison prochaine, si le temps, si les vents sont cléments, si les rats ne sont pas trop gourmands et que le grain ne meurt, les forêt nouvelles élèveront leur canopée au-dessus de celles de leurs ancêtres et nourriront tous les survivants.

Qui est Claire-Solène Constant ?

Claire-Solène Constant écrit de la poésie, des nouvelles et s'initie à l'art du roman. Elle aime créer des formes d'écriture hybrides et associer le texte à l'image. Elle partage ses micropoèmes sur Instagram.

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