J'ai toute la nuit devant moi

- Récit d'une gardienne de phare-

Malvina Migné


Vous entendez ?
Les oiseaux
Les goélands du contre-jour

          Je connais bien les oiseaux rares. Quand ils chantent, l'heure vient. C'est le soleil qui sombre, la demi-heure avant l'allumage. J’aime bien, ce moment, un peu contre la montre, où je prends le relais du jour. Je vais au belvédère, debout sur la galerie je sens la nuit qui tombe à l'ombre des embruns. Vous entendez ? La douce heure du couchant ? Moi tous les soirs j’en suis. Il est là mon métier. Pour préparer la nuit il faut commencer par verser une larme d’alcool sous le corps du brûleur, et croquer l’allumette, regarder les vapeurs. Quand viennent les premières lueurs, vérifier le foyer. Si ça brûle en bleu dans le cœur alors


mon feu
est clair.

            La Tour d’Icare signe le ciel d’un feu à occultations 2+1 toutes les 24 secondes. Il y a comme un petit cache qui passe devant le foyer et qui occulte le brasier. Quelques secondes au noir, dans un bain de lumière comme un contre temps dans la valse d’éclipses. Le rythme est clair, ça tourne à une certaine vitesse, on ne doit pas se laisser dériver, il faut trouver, à la seconde près, la juste minutie pour cette immense machinerie. Quand on lance, la ritourne de l’éclipseur, on écoute, on  chronomètre les rotations. On prévient les dérègles, on joue les horlogers : au fil du temps aiguiller les voiliers, au fil de l’eau, laisser le temps courir, regarder le ressac brasser les souvenirs. Et battre la mesure !

1, 2, 3/ 4, 5, 6/ 7, 8, 9 Noir 11, 12, 13/ 14, 15,16/ 17, 18, 19 Noir 20 et 1,2,3 ...

Quand ouvre le cabaret des oiseaux
le jour chancelle, la volaille plein le ciel
les goélands crient pour le crépuscule
stridents de rire se volent à tire d'aile.


Quand ouvre le cabaret des oiseaux
tourne le Carrousel du Flare
entre en scène la Gardienne de phare
sous les feux de la Tour d’Icare.


J’ai dans la tête une vaste tempête
un grand mirage épris du gardiennage
une insomnie qui veille sur la nuit
un carrousel refuge des solitaires

1, 2, 3/ 4, 5, 6/ 7, 8, 9 Noir 11, 12, 13/ 14, 15,16/ 17, 18, 19 Noir 20 et 1,2,3 Noir.


             Vous entendez ? La nuit qui tombe et qui cliquette, ces mécaniques, toutes ces techniques, éblouissantes ? Je vis, le soir, cette quiétude sans silence, j’écoute le doux bruit du monde qui veille. Un phare ça se règle à l’oreille, depuis la cuisine je l’entends. Avec le temps, on apprend, ça sert à rien de regarder de se brûler les yeux. Faut écouter.
 

              La nuit ? Je ne lis pas. Les livres ça moisit ! L’attente me préserve des solitudes: veiller au grain, attendre le petit matin, s’y apprêter, comme on se prépare pour quelqu’un, un rituel de précautions, une rigueur magnifique comme s’il n’y avait rien d’autre à faire. Je veille l’océan, en toute vigilance, je suis de ces gestes fossiles qu’on rejoue chaque soir, d’entretiens inlassables comme pris dans la roche, de rites enflammés qui traversent le temps. A c’te heure, tout le monde au plumard, ne reste que les piliers de comptoirs qui vont du port au bar, les oiseaux fatigués. Et moi, je reste là : la solitaire des tintamarres !


Car moi,
je veille

que je le veuille ou non. J’ai
toute la nuit
devant moi.

1, 2, 3/ 4, 5, 6/ 7, 8, 9 Noir 11, 12, 13/ 14, 15,16/ 17, 18, 19 Noir 20 et 1,2,3 Noir. 1,2,3 ...

Qui est Malvina Migné?

Dramaturge, Malvina Migné signe le texte et la mise en scène de plusieurs spectacles au sein de la Compagnie Lunée l’Ôtre. Inspirée par les métiers ou les procédés techniques, elle s’attache au caractère artisanal des activités de fabrication, de réparation, du soin ou de la relation. Ses travaux ont été accueillis en résidence à la Maison Phare de l’Île Wrac’h, phare d’Eckmülh et Vieux Phare de Penmarc’h.

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